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07
Déc

COLLOQUE « RÉALITÉS PLURIELLES DE L’EXCLUSION À LA LUMIÈRE DE LA PSYCHANALYSE »

Le rôle de l’avocat dans l’émergence d’une parole de défense: cheminements « de l’intimité de la personne à l’expression d’une parole ».

COLLOQUE, GRENOBLE LES 27 ET 28 NOVEMBRE 2009

Le rôle de l’avocat dans l’émergence d’une parole de défense: cheminements « de l’intimité de la personne à l’expression d’une parole ».

Elle se prénomme Barbara.

Cette jeune femme au regard clair est accusée du pire des meurtres.
Un matin, à l’heure du petit déjeuner, dans une station de ski de notre belle région du Dauphiné elle étrangle l’enfant de son compagnon. Ce dernier s’est absenté pour aller acheter quelques dérisoires croissants à la boulangerie. Cette petite est âgée de 8 années et en 15 minutes sa vie d’innocence bascule dans le néant de la mort. Elle ne reverra plus son Allemagne natale.

Barbara reste ce matin là prostrée et incapable d’expliquer son acte. Il en sera de même le temps de sa garde à vue, le temps de son instruction et le temps de son jugement devant une Cour d’assises.
Au parloir de la prison Montluc, je cherche des mois durant à comprendre derrière ce regard clair le mobile de ce passage à l’acte. En vain.

J’espère alors en l’aide de la science.

Une première expertise psychiatrique conclura à l’existence d’une schizophrénie, à un état d’abolition du discernement, dès lors à une irresponsabilité pénale, à un état de dangerosité et à la nécessité d’un traitement à vie.

Une seconde expertise conclura à une légère altération du discernement, dès lors à une responsabilité pénale, à une accessibilité à une sanction pénale.

Une troisième expertise confiée à un collège d’experts conclura à l’existence d’un état dénommé « border line », à une altération du discernement et dès lors à une responsabilité pénale atténuée.

Que faire dans la confiance du dialogue qui s’est instauré entre cette jeune femme et moi-même?
Et en réalité s’agit-il d’une confiance effective ou d’un sentiment de confiance personnel subjectif qui me traverse, qui me rassure, par le seul fait de la possibilité d’un dialogue? Confiance ou frustration dans les silences et les yeux humides qui de longues minutes s’expriment mais ne parlent pas?
Demain il faudra défendre. Comment?
Faudra-t-il exhorter pour obtenir la validation des premières conclusions des experts, plaider l’irresponsabilité pénale et considérer que cette maladie doit être soignée et exclusivement soignée. Faudra-t-il dès lors soutenir l’acquittement au nom de l’irresponsabilité pénale et ouvrir à Barbara les portes de l’hôpital psychiatrique?
Faudra-t-il au contraire, mais au nom de quel mandat, au nom de quel choix, au nom de quelle perception personnelle, et peut-être erronée, plaider sur une altération du discernement et convaincre nos juges d’une solution médiane aboutissant à une sanction pénale mesurée?

Il se prénomme Thierry.

Ce quadragénaire a rompu sa relation sentimentale avec son amie, c’était dimanche. Toute la semaine il a « ruminé » cette situation et ce vendredi étant repassé chercher à son domicile une cordelette, après avoir sollicité de son employeur l’autorisation de s’absenter, il est venu à l’entrée de l’école. Il a emmené Nicolas à 2 kilomètres dans le jardin public du village, et il a serré ce petit corps fragile avant de le jeter dans un fossé près de la voie ferrée. Il était pourtant si complice avec cet enfant.

Plus tard il est allé embrasser sa maman, qui, déjà affolée, participait aux recherches et lui-même la soirée durant s’est « associé » à cette quête d’une population hébétée pour retrouver l’enfant. Acte monstrueux commis par un monstre? Et pourtant dialogue au parloir de la prison, durant des heures, dialogue assez facile avec un de mes semblables. Etrange sentiment de rupture de la conscience, entre l’acte commis et la relation humaine non imprégnée d’une antipathie. Volonté de comprendre l’indicible, difficulté, plus, impossibilité de faire exprimer une prise de conscience de la monstruosité de l’acte criminel. Demain il faudra défendre. Comment? Volonté d’être audible et pourtant avant même l’heure de la décision conviction de l’impossible face à cette lame de fond qui l’emportera au-delà de toute parole qu’il n’arrivera jamais à verbaliser.

Il se prénomme K. Il est mineur.

Avec un de ses amis ils ont projeté depuis plusieurs jours d’emmener un de leur copain, sur fond de petit trafic de stupéfiants, dans les coursives bétonnées en sous sol d’un quartier difficile. Ils ont sorti le « turine » et après de multiples coups de couteau ils ont laissé agonir leur ami sur le sol sableux de cette cave devenue tombe. Je rencontre K, il n’a que 17 ans, il n’a jamais connu de problèmes antérieurs, il travaille bien à l’école. Derrière la tête juvénile de cet adolescent, je cherche désespérément à comprendre les raisons de ce qu’il convient de qualifier au regard de la loi d’assassinat.

Les années passent, Barbara, Thierry, K, bien d’autres…femmes hommes, ils se succèdent ou se chevauchent dans la diversité des situations et des passages à l’acte.

L’avocat sera en permanence au plus intime du fil conducteur de ces deux journées que nous allons partager, de ces réalités plurielles de l’exclusion.

Il est redoutable devant la qualité de cette assemblée de vouloir porter parole en termes de réponses, la sans doute où la complexité et la diversité des situations ne conduisent qu’à l’humilité d’incertitudes et de questionnements.

Si toutefois dans l’opaque brume commune des praticiens qui se succéderont à cette tribune, au cours de ces deux journées, une petite lumière pouvait nous conduire ce serait sans doute celle du temps de l’écoute indispensable face à nos semblables. Cette écoute n’est-elle pas le temps précurseur pour commencer à apporter une réponse. Mais quelle écoute? Celle déjà projective des professionnels que nous sommes, au risque de coller un schéma réagissant à nos propres affects ou celle plus respectueuse de l’être au risque d’aboutir à une rupture de celui-ci face au schéma sociétal.

C’est dire combien notre pratique pourra être conditionnée par cet étonnant dilemme entre le respect de l’être, l’immense solitude de l’individu, sa parole et la part d’incompréhension de celle-ci, l’interprétation de la zone d’intimité et de non dits et l’indispensable tentative d’écoute du corps social.

Mon vécu professionnel m’amène à penser qu’il est, bien que difficile, possible de rapprocher la parole de défense de l’écoute et de la compréhension de cette dernière.

Ces heures passées à écouter, sont sans doute le postulat d’une confiance à instaurer pour l’émergence d’une expression.

Ce seront parfois des dialogues très éloignés de la problématique de défense qui permettront de créer ce climat de sérénité. Il pourra s’agir d’une discussion sur l’environnement immédiat, d’un questionnement sur l’actualité de toute proximité, celle de l’incarcération de ses conditions, sur une actualité plus liée au maintien d’une relation avec l’extérieur, ou sur une actualité plus générale.

C’est dans cet espace au cours duquel naturellement les mots, les vécus, les émotions prendront sens.

C’est ensuite sur la compréhension du parcours de vie que beaucoup de choses pourront s’exprimer.

Parfois le silence, voire les déserts affectifs, éducatifs, professionnels pourront être signifiants pour porter parole.

J’ai connu dans cette intimité d’échange sur les racines des existences côtoyées, là où tout semblait irrémédiablement figé, les premiers signes de cassures ou d’expressions, clefs ultérieures pour entrebâiller la porte d’une vérité.

Ce n’est sans doute qu’au prix de ce temps d’écoute que l’établissement d’une relation de confiance pourra s’installer pour affronter des questionnements d’exigence sur la vérité, non pas forcément la vérité au sens judiciaire du terme.

L’essentiel sera sans doute d’arriver à faire naître une authenticité du dialogue, même si chacun peut être dans sa logique, authenticité qui permettra d’avancer au besoin en allant jusqu’au point de la confrontation et des limites de la rupture.

Il deviendra en effet, dans cette évolution naturelle, possible, éventuellement opportun, de s’opposer à son client, dans l’intérêt même de sa défense.

Ce sera peut être le premier combat de la défense, celui de ce dialogue singulier, de ce huis clos quête d’authenticité, pour un autre combat celui de la défense dans le prétoire.

Mais de ce huis clos pourront naître deux situations:

Celle de l’incommunicabilité:

J’ai volontairement voulu illustrer le début de mon propos par trois exemples vécus: un premier exemple lié à une extrême difficulté d’appréciation de l’existence d’une pathologie psychiatrique, un deuxième exemple lié à un total décalage entre la gravité d’un acte et une parole impossible pour exprimer une conscience et une verbalisation de cette conscience, un troisième exemple lié à la difficulté d’un dialogue et d’une compréhension avec un mineur.

Pour autant l’incommunicabilité ne sera pas, atteinte au respect de l’être concerné, si tout le cheminement d’écoute et de tentative de compréhension de l’être est de nature à aboutir à une parole de défense d’accompagnement de la réflexion. Sans doute le respect premier de l’être concerné impliquera-t-il que cette parole sache être expression dans l’accompagnement d’explications mais aussi d’interrogations.

Une autre situation pourra naitre de l’échange entre l’avocat et son client, celui de la véritable construction d’une parole de défense dont l’aboutissement pourrait être que la parole de l’avocat devienne secondaire à l’expression même de l’homme concerné.

Certes une telle situation pourra être exceptionnelle par la difficulté d’expression face à l’institution, face aux capacités extrêmement variables d’écoute ou de compréhension des divers participants à l’œuvre de justice.

Faut-il pour autant blâmer l’institution?

Sans doute faut-il surtout constater et espérer que l’émergence d’une parole de justice soit elle-même confrontée à l’émergence de l’ensemble des contradictions et interrogations auxquelles la parole de défense est elle-même confrontée.

En des temps où la justice se voudrait empreinte de réponses de plus en plus rapides, d’objectifs, liés aux statistiques et aux chiffres, à la négation de l’individu et de la personnalisation de la réponse, puisse notre réflexion commune nous porter à de tout autres horizons car les réalités plurielles de l’exclusion qui nous tiennent à cœur méritent sans doute mieux, comment défendre soigner ou punir sans l’ardeur du temps, de la conscience, du doute, de la remise en cause, de l’humilité de l’inventivité ?

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